05.03.2009
Les miasmes de la claustration
" A cette époque, la faculté de Lettres m'ouvrait encore les bras ; je les lui tordais sans ménagement. Je voyais Lucas tous les soirs après qu'il eut achevé sa journée de labeur. Nous nous retrouvions à la sortie du magasin et allions engloutir quelques litres de bière avant de nous achever chez lui ou chez moi.
Parfois, nous promenions durant des heures nos haleines chargées d'alcool à travers la vieille ville, avant de nous effondrer dans le lit d'inconnues rencontrées par hasard. Les nuits étaient trop courtes. Les réveils abominables.
Lucas était pourvu des plus beaux cernes qu'il m'ait été donné de voir. Il en maintenait la teinte ainsi que la profondeur à coup d'insomnies, de houblon et de Lexomil. Son visage était celui d'un ange. Il rayonnait, magnifique, lorsque nous dansions enlacés, nos torses nus lacérés d'arabesques sculptées au rasoir.
Les âmes perdues que nous rencontrions n'avaient pour rôle que celui de nourrir notre complicité. Lors de pantagruéliques festins de chair, nous dévorions dans le même plat les mets pimentés que nous prisions fort. Notre amitié était indestructible.
Puis vint la chute.
Cessation de toute activité. Internements. Fossilisation intramurale.
Notre amour y a fort heureusement survécu, mais nous nous sommes vus ensuite que très rarement, l'extraction de chacun de sa propre tanière ayant des répercussions particulièrement éprouvantes.
Je regrette notre grande époque. Celle où le monde extérieur ne nous avait pas encore régurgités ; celle où nous lancions nos ivresses à la face du soleil et de la lune. Celle où la pathologie neurologique en nous n'était qu'en germe. "
Extrait "Les miasmes de la claustration" par Olivier Déhenne.
20:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







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