20.11.2008
Le Masque

Dédicacé à l'Homme aux Cheveux Verts de Gris : il comprendra.
Le masque
Pauvre petite fille qui porte le masque qu’on lui a imposé. « Il cachera ses larmes et préservera son innocence » ont-ils dit ; elle a sagement obéi et elle l’a mis. Elle a caché ses yeux rouges et ses lèvres abîmées derrière ce mur de papier.
Le matin elle a appris à le mettre dès le lever du lit pour que personne ne sache ce qu’elle cachait, mais le soir… Lorsque toutes les lumières de la maisonnée étaient enfin éteintes, lorsque le Silence régnait en maître, lentement ses mains se dirigeaient vers le derrière de sa tête, effleuraient ses cheveux soyeux, saisissaient les deux terminaisons du ruban pourpre et les tiraient précautionneusement. Alors le masque chutait de son visage dans un son râpeux pour atterrir dans ses mains réunies.
Elle prenait une longue bouffée de l’air vicié qui emplissait sa chambre, ses doigts effleuraient sa peau parcheminée et les paupières gonflées préservant deux yeux immensément vides. L’enfant touchait ses joues livides pour ensuite caresser sa bouche meurtrie comme un sexe de femme.
Elle exécutait le même rituel tous les soirs lorsqu’elle savait que personne ne pourrait la voir, quand enfin elle pouvait se montrer telle qu’elle était réellement.
Puis ses larmes se mettaient à couler, silencieusement d’abord, épousant les contours de son visage osseux, se perdant entre ses lèvres assoiffées de ce sel.
Peu à peu des sanglots de plus en plus violents secouaient ce petit corps fragile et enfantin, arrachant une plainte ancestrale à cette poitrine creuse.
C’était recroquevillée sur elle-même, des mèches de cheveux cachant sa figure qu’elle cherchait à tâtons la lame de rasoir qu’elle avait soigneusement enfoui sous son matelas.
En tremblant elle déroulait son trésor emballé dans un morceau de drap qu’elle avait arraché quelques siècles auparavant.
La toile grisâtre laissait toujours apparaître une lame de cinq centimètres de long tachetée de sang et rouillée à certains endroits mais plus aiguisée que jamais par la Souffrance de l'enfant.
La fillette s’en saisissait enfin et dessinait amoureusement les contours de son visage avec le tranchant de l’instrument. Elle se plaisait à découper un agréable quadrillage sur ses lèvres pour lécher fiévreusement le sang qui suintait de ses plaies à présent rouvertes.
La lame se dirigeait vers son front pour approfondir la croix qui y était scarifiée. Un trait vertical puis un second horizontal et elle était enfin la martyre qu’elle souhaitait être.
Dans les jours qui suivirent un événement inattendu fit son apparition. Chaque soir elle était un peu plus pressée que la veille d’effectuer ce rituel devenu familier et c’est ainsi qu’une nuit elle jaugea mal l’heure et l’un d’eux l’entendit. Etonné et presque effrayé il s’approcha de la porte au-dessous de laquelle filtrait une lumière tremblotante, posa la main sur la poignée glacée et projeta la porte contre le mur d’un coup sec. Ce qu’il vit lui arracha un hurlement de terreur viscéral : SON VRAI VISAGE ! ! ! IL AVAIT VU SON VRAI VISAGE ! ! ! !
Ce cri attira son compagnon qui tout aussi traumatisé que lui à la vue de ce spectacle immonde eut la présence d’esprit de se précipiter immédiatement dans le réduit où il entreposait son matériel de bricolage. Il revint dans la chambre à l’atmosphère étouffante en tenant à la main une agrafeuse électrique.
Pendant que l’autre arrachait des mains de l’enfant la lame de rasoir et maintenait contre son visage soumis l’armure de papier le second cloua la première agrafe au sommet de son front. Elle ne broncha pas lorsqu’elle sentit la pointe de métal traverser sa chair et perforer l’os de son crâne, pas plus que lorsqu’il s’attaqua à la joue droite, au menton et enfin à la gauche.
Il lui laissèrent les rubans pour qu’elle puisse jouer avec et lui dirent d’une voix assurée en quittant la pièce : « C’est pour ton bien. »
Et elle les cru.
22 Juin 2004
21:28 Publié dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : masque, scarification, isolement, automutilation, clous, satin





